On a la vie qu'on mérite
Couverts: 58
Pourboires: Hum, 0.85? (Merci Noël)
Terrible-tirade-culpabilisante: 1, mais foutrement longue
Accident du travail: 1
Nombre d'altercations avec l'apprenti: Incalculable...
Nombre de fantasmes où je m'imagine avec une tronçonneuse en main: Voir ligne précédente
Espoirs quant à une vie exempte de "suggestion du moment": Frôle le zéro
Il faut savoir décider de passer une bonne journée, sinon ça peut rapidement tourner à la catastrophe. Ce jour particulièrement devait me voir levée armée de courage. Je dois dire que c'est non sans un certain panache que j'ai essuyé la terrible-tirade-culpabilisante de mes patrons. Leur technique est bien rôdée, elle consiste d'abord à me coincer derrière le bar (sous les spots qui chauffent) et de me regarder longuement pour installer "le silence coupable et lourd de sens". Là, mon rôle est de parler la première: "Je suis vraiment désolée, j'ai traversé comme qui dirait une mauvaise passe... C'est inexcusable, je sais bien... Mais c'est pas de ma faute je suis associable, quand ça ne va pas, c'est simple, je ne suis plus là...Je disparais..hum (déglution laborieuse, pas une once de salive dans la bouche). Deuxième étape, Didier prend la parole: "Tout d'abord, bonjour, Ludivine (là, il me serre la main, je tiens à préciser qu'il ne me serre la main QUE pendant les TTC, technique visant à me faire entendre que c'est moi la vilaine et eux les gentils), vous comprenez, on s'est vraiment fait du soucis, on a cru qu'il vous était arrivé quelque chose de terrible. Parce qu'on s'est dit, avec Charlotte, jamais Ludivine n'aurait abandonné son poste comme ça, deux jours d'affilé, sans même prendre la peine de nous prévenir. C'est une bonne employée, JAMAIS elle ne NOUS ferait ça. Les clients étaient morts d'inquiétude!!! On a été obligés defaire travailler Eddy en salle!!!! Et puis vous imaginez que nous nous sommes rendu compte de votre absence à 11h50 lundi!!! Rien n'était fait!!! Et les clients qui arrivaient!!!! " Charlotte hoche la tête en rythme comme pour appuyer le fait que j'avais vraiment été une vilaine fille. C'est maintenant à elle de prendre la parole: " Vous voyez, nous sommes comme une grande famille dans laquelle les membres doivent pouvoir compter les uns sur les autres (?), vous auriez du venir nous parler plutôt que de nous faire ça. Je suis profondément déçue, Ludivine, que vous n'ayez pas eu confiance en nous." Je décroche un peu alors que Charlotte continue son diabolique laïus sur l'amour qui guérit tout ou un truc comme ça. Il m'est nécéssaire d'aller me réfugier dans un coin de ma cervelle, afin biensûr d'éviter que cette dernière n'explose. Lorsque j'ai récupéré suffisament pour pouvoir recommencer à écouter ce qu'elle dit, voilà où ma chère patronne en était de ses élucubrations: "Parce qu'en fait nous sommes tous d'horizons différents, mon mari et moi sommes catholiques, voyez Eddy, le pauvre, est musulman (??) et vous êtes à moitié-juive. Et Dieu là-haut, qu'est-ce qu'il en penserait? Vous voulez que vous donne mon point de vue? Je pense que Dieu est unique mais que nous sommes différents, comme en cuisine (???). Nous (les cathos) on serait les carottes, Eddy serait le navet et vous seriez la pomme de terre... Vous me suivez?" Que répondre à ça, rien à part que j'ai un léger vertige " Et qu'est-ce qu'il pense Dieu? Il pense que même si nous sommes différents, nous pouvons quand même faire une très bonne soupe, tous réunis dans son infinie bonté" (Vous comprenez pourquoi j'ai pas eu le courage de rentrer hier?)
Et là vous vous dites cette fille nous ment, c'est pas possible des niaiseries pareilles. Je suis au regret de vous assurer que je n'ai même pas à inventer quoi que ce soit.
Didier reprend: " Enfin voilà, nous ne savons plus quoi faire...
"- Oh mais je comprendrais que vous me licenciez ( à cet instant, j'aimerais)
"- Non, ça serait trop facile, notre rôle, je crois, est de vous aider à rentrer dans le droit chemin de l'amour et de la confiance mutuelle (Je m'attends d'un instant à l'autre à les voir se transformer en témoins de Jéhova ou en hippies) Alors nous allons vous garder, petite brebis (il me fait un clin d'oeil bizarre que Charlotte n'a pas pu voir). Bon c'est pas tout ça mais l'heure tourne, mettez-vous au travail."
Ya rien à dire, ils sont très très forts. Pas besoin de me menacer de renvoi pour me faire passer l'envie de recommencer. Eddy se marre à travers le hublot avec un air de bien fait pour ta gueule et je choisi de l'ignorer, pour le moment... Vers midi et demi, la salle est pleine et effectivement les clients ont du s'inquiéter parce que beaucoup me demandent où j'étais passée. Certains même m'ont demandé: "Il y avait ce jeune handicapé qui vous a remplacé (Eddy) on avait peur de ne jamais vous revoir." Ce à quoi je répondais: "Eddy n'est pas handicapé au sens propre du terme, il est un peu simple, disons qu'il est original". "C'est le moins qu'on puisse dire, il ne nous a même pas annoncé le menu et quand nous lui avons demandé l'addition il nous a dit minute papillon avant de fondre en larmes" "Je sais..." disais-je, compatissante. En cuisine, Eddy fait une démonstration de Air Guitar à Macumba avec dans le rôle de la guitare, un thon surgelé. "Tu vois c'est moi, Jean Lennon à Oudestoque!!! Tin Tin!! Tin Tin! " De là où je suis j'aurais plutôt dit ACDC. "Quand t'aura fini de faire le con avec ce poisson peut-être pourras-tu envoyer les salades que je t'ai commandé ya de ça quoi... trois quart d'heure" C'est le chef qui a parlé, nouveau encore, je ne sais même pas comment il s'appelle et à la rigueur je m'en fous un peu. "C'est toi le poisson! Bâââââtard!" répond Eddy. "Ecoute-moi bien p'tit con,si tu retires pas de suite ce que t'as dit, j'te tatane, pigé?" Pour une fois, ça me repose d'être plus ou mois en dehors de l'embrouille. "Enculé! " répond Eddy. Je n'ai pas le temps de crier "Eddy, lâche tout de suite ce thon surgelé!!!" que déjà le poisson s'écrase salement sur la tronche du cuisinier. Ce dernier tombe net, évanoui, et Eddy de se marrer comme si il avait fait un truc vachement cool. Je dis: "Espèce de cinglé, t'es vraiment..." Je n'ai pas le temps de finir ma phrase que Didier déboule: "Qu'est-ce que c'est qu'ce bordel? Où qu'c'est qu'il est le chef?" "Par terre, patron"
Je sors de la cuisine, tout simplement parce que je n'ai aucune envie d'assister à deux TTC en une journée et surtout parce que je sais qu'Eddy sera encore là demain. J'attends de pieds fermes le jour où je quitterai définitivement cet enfer.
Ils sont vraiment très fort, mes patrons, des virtuoses de la torture en robe de bure. Sont-ce eux qui ont rendu Eddy comme ça? A force de TTC? Je commence à avoir peur, ici...
Zendizkoualégens?